Emotionnelle au début, pragmatique aujourd'hui, l'unité africaine se veut sans équivoque, quand les mécanismes de la reproduction de la domination ne seront plus. L'idée est toujours là, éternelle ; mais elle semble vouloir épouser plus un DuBois, un Garvey, un N'krumah ou un Cheikh Anta Diop nouvelle formule qu'un Mouammar khadaffi et ses affidés. Même noirs.
Pan Sur le Panafricanisme
ou Panne de l'Africanisme ?
Par Pathé MBODJE,
Journaliste, sociologue
Une belle idée qui hante la conscience des Africains flotte depuis la nuit des temps autour de l'Unité africaine et a dominé les travaux préparatoires et la rencontre des chefs d'Etat et de gouvernement du 9ème sommet de l'organisation panafricaine tenu à Accra, au Ghana, pays de Kwame N'Krumah. Mais devant de piètres avocats, elle n'aura pas trop progressé cette année non plus, avec le retour forcé à la victoire de Casablanca sur Monrovia, comme en 1963.
Des copains associés et regroupés principalement au sein de la Communauté des Etats soudano-sahéliens créée et entretenue par le Guide de la révolution libyenne (terme officiel qui a failli gâcher la fête) ont essayé, à Accra, d'imposer le gouvernement continental africain au pays de N'krumah, le 2 juillet dernier. Ils ont échoué : le groupe mené par l'Afrique du Sud et une partie des pays du Maghreb (l'Egypte, pour ne pas la nommer) s'est opposé à l'idée, préférant privilégier la consolidation de l'étapisme des cercles concentriques (les grands ensembles sous-régionaux). D'où la furie du Sénégalais Abdoulaye Wade qui a estimé qu'il ne fallait pas inverser la préposition et qu'il faudrait, au contraire, partir du général (le politique) pour aboutir au particulier (l 'économique) ; sans résultat. Depuis, le rêve du premier gouvernement africain hante l'esprit des Africains qui butent cependant sur la méthodologie à employer. L'idée avait déjà été défendue par une partie des pères des indépendances en 1963 avec l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et resurgit à intervalles plus ou moins réguliers, selon les préoccupations de l'heure.
Du 19 au 22 septembre 2006 à l'Unesco, dans la foulée du prix décerné au président Abdoulaye Wade, des intellectuels de divers horizons ont scruté le Cinquantenaire du Premier Congrès des Artistes et Ecrivains Noirs, sorte de Bandong culturel de la diaspora tenu à Paris en 1956. Ils ont scruté la mémoire collective des Africains de l'époque qu'ils ont cherché à transposer au jour d'hui, mutatis mutandis, soit les questions de l'identité, de la diversité et des solidarités culturelles, de l' évolution politique, de la décolonisation et de la démocratie, du développement de la pensée contemporaine, de l'éducation, du monde noir aujourd'hui et de la question raciale, de l'économie politique, de la mondialisation et de la nouvelle gouvernance, de la dynamique des cultures et des religions, de la mondialisation du Jazz, de la solidarité, des femmes dans la dynamique du développement contemporain, mais aussi de la jeunesse. Un kaléidoscope de préoccupations majeures sur lequel les experts africains ainsi que leurs frères et sours de la diaspora ont jeté un regard critique avant de sortir une déclaration finale rendant hommage aux pionniers que furent les congressistes de 1956 et exposant les principes, les enjeux et les recommandations du Cinquantenaire du 1er Congrès International des Ecrivains et Artistes Noirs (1).
Il n'y était évidemment pas question d'unité africaine, encore moins du gouvernement de l'Union, pour des intellectuels plus préoccupés de l'affirmation de la personnalité du Noir, au lendemain du mouvement des Césaire, Senghor, Damas et autres. Depuis lors, un certain empirisme enseigne que les idées des Noirs ont balancé plus sur la peur de l'assimilation par l'autre et le désir d'une affirmation de la réalité culturelle du Nègre, quels que soient ses lieux de résidence et son statut social.
L'indépendance entrevue à partir des années 60 avait partiellement et localement laissé croire à une puissance qu'il fallait décupler en s'unissant ; Senghor initiera la Fédération du Mali avec le Soudan français, la Haute Volta, le Niger et la Côte d'Ivoire et vérifiera aussitôt la force inhibitrice de la puissance coloniale, de toutes les Nations impérialistes, plus soucieuses de la balkanisation des anciennes colonies que d'un regroupement de micro-Etats. La lutte continuait.
Déjà, l'invasion de l'Erythrée le 3 octobre 1935 par les troupes du général Badoglio avait laissé comprendre la nécessité d'une lutte à l'échelle du continent et de la diaspora pour l'affirmation de la dignité noire : la crise éthiopienne entamée le 5 décembre 1934 avec un incident frontalier ayant opposé les troupes italiennes à celles de l'Erythrée sera le prétexte à l'"Anschluss" italien sur l'Erythrée le 3 octobre 1935, devant les crises internationales entamées avec le jeudi noir de New York et le crack boursier qui sera favorable à Hitler et ouvrira la voie à la Deuxième guerre mondiale. Avec l'occupation italienne d'Addis Abeba, le Négus quitte précipitamment son pays et le roi d'Italie est proclamé empereur d'Ethiopie. Les Noirs, en Amérique, (le terme était moins culturellement chargé, au contraire du mot "Nègre") ont fait la chasse aux Italiens de New York pour leur faire la peau et venger ainsi ce qui leur apparaissait comme une offense à plusieurs milliers de kilomètres de là, sur l'ancien continent : ils avaient en effet directement lié leur sort, chez l'Oncle Tom, à celui des Africains du continent, dans une relation dialectique.
La même démarche aurait pu être adoptée, en direction d'Accra, le poids de la diaspora étant proportionnellement aussi importante que la taille des populations africaines. On s'est contenté de bâtir par le sommet en voulant coûte que coûte impliquer les populations après coup ou en faisant une tournée africaine pour se désigner plus comme président que comme défenseur d'une idée qu'il fallait exposer et recueillir les réactions, plutôt que de vouloir l'imposer en en oubliant les sources nègres. Syrte avait en effet ouvert le bal le 9 septembre 1999 (09/09/99, chiffre qui devrait intéresser les « numérologues »), après l'allégeance des Etats soudano-sahéliens à un ancien terroriste soudain à nouveau fréquentable, même pour les grandes puissances.
Or, toute étude devrait aboutir à la conclusion que le Maghreb actuel n' est pas une référence en matière de droits de l'homme : l'intégrisme et l' intolérance religieuse y sévit partiellement (Egypte, Maroc, Algérie) et la trop forte prégnance de l'Etat sur les individus étouffe les autres (Libye, Tunisie). Alors les craintes, les doutes, les divergences et l' absence de méthode et de stratégie ont emporté une idée mais ne signifient pas la mort de l'idée : Accra n'était pas un rendez-vous à ne pas rater, mais un lieu de régénérescence d'une vision qu'il faut réadapter à la situation nouvelle. Emotionnelle au début, pragmatique aujourd'hui, l' unité africaine se veut en effet sans équivoque, quand les mécanismes de la reproduction de la domination ne seront plus.
A l'époque, le sud du continent ployait sous l'apartheid et le reste était sous domination. La charge émotive était plus forte. Aujourd'hui, la chute du bouclier austral ne compense pas totalement l'agitation de l'est et du centre du continent avec la même domination modulée, aseptisée. La pacification du continent est un préalable : l'Europe n'aurait jamais intégré Jaruzelski, même si elle s'accommode des jumeaux polonais actuels.
(1)- Dr.Souleymane Anta NDIAYE, Premier Conseiller, Délégation permanente du Sénégal à L'UNESCO Paris, e-mail : souleyanta@yahoo.fr, Décembre 2006.